Niqab, polygamie: la création d’un «musulman imaginaire» | Mediapart

Interrogée par Mediapart, Esther Benbassa rapproche la situation actuelle de «ce qu’ont vécu les Juifs à partir de la fin du XIXe siècle et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale». Selon elle, «tout est fait pour montrer que la population arabo-musulmane est indésirable, qu’elle n’est pas intégrable et donc incompatible avec la République. Des pratiques comme le port du voile intégral ou la polygamie ont beau être ultra-minoritaires, elles apparaissent représentatives, en raison des déclarations politiques et médiatiques».

«La France, ajoute-t-elle, construit son identité contre l’autre. Il y a un racisme et une xénophobie d’État qui se conjuguent avec une mission civilisatrice, pas très éloignée de l’expérience de la colonisation. Les femmes en niqab? Il faut les émanciper. Les hommes polygames? Il faut les remettre dans le droit chemin. On n’est pas très loin non plus de la fin du XVIIIe siècle, quand il s’agissait de “régénérer” les Juifs.»

Dans un article intitulé «Comment peut-on être musulman en France?», le sociologue et politologue Vincent Geisser analyse l’élaboration de «la figure du “musulman imaginaire”, comme on a pu parler par le passé de “Juif imaginaire”». «Ces dernières années, écrit-il, le thème du communautarisme musulman est devenu central dans le débat public, généralement associé aux idées de “menace”, de “repli” et d’“enfermement identitaire”.

En résulte, selon l’auteur, «une forme de crispation identitaire, les acteurs majoritaires (“nous”) accusant les musulmans (“eux”) de véhiculer des principes et des valeurs contraires à l’intérêt national». «Nous sommes en présence d’une injonction paradoxale, souligne-t-il, où l’on exige des “Français issus de…” qu’ils donnent des gages de leur citoyenneté et de leur francité, tout en les renvoyant systématiquement à leur islamité. (…). Cette démarche relève moins d’un racisme classique de type biologique, puisque personne ne croit vraiment en l’existence d’une “race musulmane”, que d’un racisme de type culturaliste, à savoir d’une survalorisation de la différence culturelle et religieuse, interprétée comme facteur de difficile intégration sinon de non-intégration des populations postcoloniales à la communauté nationale».

Cette assignation suscite en retour chez les Français issus des migrations postcoloniales une «sorte de feed-back identitaire qui les pousse de plus en plus à se définir spontanément comme musulman dans la société française actuelle», selon Vincent Geisser.

* Dictionnaire des racismes, de l’exclusion et des discriminations

Sous la direction d’Esther Benbassa
Edition Larousse
728 pages, broché, 28 €.

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